L’idiot, ou le seul homme parmi les ombrages de l’ego

« C’est la beauté qui sauvera le monde! », s’est écrié Lev Nikolaevitch Mychkine, personnage principal de la pièce L’idiot, d’Étienne Lepage et Catherine Vidal, s’inspirant du roman émouvant de Dostoïevski. Ce sont ces mots qui résonnent sans doute autant dans l’imaginaire de tous ceux qui ont assisté à cette pièce de théâtre, présentée au Théâtre du Nouveau Monde, que dans le mien, et qui ébranlent depuis ma conscience tranquille.

C’est d’ailleurs avec beaucoup d’appréhensions que l’auteur Étienne Lepage s’est attaqué à ce projet monumental qu’est celui d’adapter pour la scène un roman si mythique d’un des plus grands auteurs que le monde ait connu. Pour la metteure en scène Catherine Vidal, le défi était d’autant plus gigantesque que l’œuvre elle-même, à laquelle tous deux voulaient faire honneur, tout en lui donnant un sens nouveau, une allure plus contemporaine.

La pièce se met en place dans un décor simple, aux tons foncés, et où les jeux de lumière donnent à l’atmosphère un ton intense, aveuglant d’émotions. On comprend rapidement que l’œuvre sera chargée plus émotionnellement que visuellement, le décor laissant place au jeu des acteurs. Le personnage principal, surnommé l’idiot, interprété par Renaud Lacelle-Bourdon, entre en scène sans crier gare, comme un cheveu tombé sur la soupe, et interpelle le public. Tout de suite, l’attention est captée, et on embarque dans l’univers terriblement magnifique d’une histoire où le drame se fait complaisant pour certains, mais où un homme se fera plus grand que les autres de par l’espoir qu’il insuffle à tous, aux personnages fictifs autant qu’au public bien présent.

L’histoire se met en branle lorsque le prince Mychkine s’insinue malgré lui dans les travers d’un mariage arrangé entre une femme sévère dans toute sa beauté, jadis violée par celui qui l’a autrefois pris sous son aile, et un homme avare qui cherche à tirer profit de l’argent qui lui sera promis s’il la marie. Le prince, par sa bonté naïve, viendra bouleverser le cours des choses en dévoilant par mégarde la vraie nature de tous ces gens, par sa sensibilité et sa clairvoyance. La diplomatie fera place à l’humiliation, la beauté se fera croire triomphante par moment, mais elle ne pourra sauver ceux qui ne voudront se délivrer eux-mêmes de la convoitise pour le drame qui les habite.

Cette pièce traite d’une façon parfois délicate et parfois choquante de l’humiliation, de l’ignorance mais surtout de la beauté du monde, se faisant plus rare de par la place que l’ego de chacun prend, par les intérêts personnels qui prônent sur les souffrances inavouées d’une collectivité laissée pour compte. Étienne Lepage et Catherine Vidal ont réussi à transcender le message d’un texte d’une autre époque en une leçon actuelle, s’inscrivant dans les inquiétudes désavouées d’une collectivité qui ne se fait plus collective, d’une individualité qui se fait trop sentir. C’est avec les yeux remplis d’eau que j’ai quitté la salle, et c’est avec empressement que je vous conseille fortement d’aller voir cette œuvre magistrale.

Crédit photo : TNM

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