Propriété publique

75 000. C’est le nombre de femmes victimes de viol chaque année en France. Et c’est sans compter les sifflements lancés innocemment dans la rue à la vue de jambes dénudées, des caresses non sollicitées dans les soirées floues, ou toute autre forme d’harcèlement sexuel.

En effet, le corps des femmes ne leur appartient pas depuis la nuit des temps. Elles sont devenues objets, propriétés; des marionnettes qu’on peut placarder sur des affiches pour vendre et qui devraient se plier aux désirs des hommes. Elles vivent souvent une sexualité volée, unidirectionnelle: une part d’elles, pour nécessairement finir entre les mains des hommes.

Avec l’affaire Weinstein, les accusations contre le président américain et le mouvement #metoo, la culture du viol a eue davantage de visibilité médiatique cette année que jamais auparavant. Alors que le vent commence à peine à tourner concernant ce qui est devenu un véritable fléau, le concept terrifiant reste toutefois étampé sur les lèvres de toutes celles qui se sont déjà promenées seules le soir.

D’ailleurs, pour ramener la statistique du haut davantage à notre échelle, il y aurait une femme sur quatre victime d’une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans au Québec, selon l’Institut national de santé publique du Québec. Cette culture toujours entretenue, aussi aberrante soit-elle, est l’une qui banalise les violences sexuelles pour ensuite en blâmer, non sans condescendance, ses principales victimes. C’est pourquoi à peine 10% des agressions sexuelles se voient rapportées.

Non seulement la statistique est ridiculement petite, mais, en plus, dans 9 cas sur 10, les rapports sont mal pris en charge. Selon un article du journal Le Monde à ce sujet, une jeune femme ayant porté plainte pour viol se serait fait nié la nature de l’agression parce qu’elle avait invité l’homme chez elle. Un autre cas rapporté est celui d’une femme ayant porté plainte pour violence conjugale et qui se serait fait répondre par le policier que ce n’était pas si grave et qu’elle devrait se garder d’en faire tout un plat puisqu’elle a des enfants.

Par conséquent, les femmes se taisent. Elles se voient emprisonnées dans une cage de silence que tout le monde semble satisfait d’ignorer. Et c’est bien certain, car le concept dérange. Dans cette société où le consentement est devenu optionnel, voire désuet, les femmes y ont appris cette sorte de mutisme, cette furtivité perturbante qui a besoin d’être changée. Vous trouverez d’ailleurs, au bas de la page, un lien vers un poème lu par quatre jeune femmes de l’université Rutgers au New Jersey, dans le cadre du College Union Poetry Slam Invitational de 2014. Il exprime bien la gravité de la situation.

Malheureusement, la sexualité brimée de la femme moderne ne s’arrête pas aux agressions sexuelles. Elle se dépeint de manière beaucoup plus futile, mais mille fois plus dangereuse car on ne la remarque parfois pas. Le livre de Lili Boisvert intitulé Le principe du cumshot explique et analyse longuement cette façon de réprimer la sexualité de la femme. En effet, le cumshot désigne le plan final dans les films pornographiques où l’on montre la jouissance exclusive de l’homme, qui entretient l’idée que l’orgasme est un plaisir réservé seulement aux hommes. La femme n’est destinée qu’à occuper un rôle passif, un rôle de proie ou de cible qui se retrouve au cœur de la culture du viol.

Une foule de stéréotypes est donc ainsi rattachée à ce (faux) état passif. Impossible pour une femme d’aimer le sexe, par exemple: elle est obsédée et vulgaire. Le concept est si universel, qu’il a même donné naissance à un nouveau terme: le slut-shaming, qui consiste à humilier toute femme présentant une sexualité trop ouverte. On ne réserve pourtant pas le même jugement à leur partenaire masculin. Cet asservissement est assez minutieusement entretenu pour passer inaperçu, et c’est là qu’est le danger.

Il a notamment donné vie au célèbre roman de Margaret Atwood La servante écarlate, qui relate l’histoire d’une société brisée où les femmes sont des objets au service des hommes, en particulier concernant leur sexualité. L’histoire de Defred, la personnage principale, a créée une si forte réaction chez les lecteurs des quatre coins du monde parce qu’elle est tristement vraisemblable. En effet, même si l’oeuvre est une fiction, l’auteure écrit dans sa postface qu’elle s’était promis de ne rien inclure que la société n’avait pas déjà inventé ailleurs ou à une autre époque. La dystopie brodée par l’auteure canadienne n’est donc peut-être pas si loin de la réalité, ou de ce qu’elle pourrait devenir.

Alors que les femmes se battent pour la révolution sexuelle depuis les années 60, il serait temps de leur redonner plein contrôle sur leur corps. Il serait temps d’inverser les accusations et de réellement considérer les femmes comme des victimes. Il est temps de se concentrer davantage sur la mentalité qui habite nos crânes et qui permet de tels actes plutôt que de focaliser sur les vêtements que la femme portait au moment de l’agression.

Au lieu d’apprendre aux femmes à s’habiller convenablement, on pourrait apprendre aux hommes que les leggings en cours de sport et les mini-jupes en été ne sont pas une promesse de désir. Au lieu d’apprendre aux femmes à utiliser de fausses excuses lorsqu’un homme se fait insistant, on pourrait leur apprendre que les tentations provoquées par la chair ne leur donne en aucun cas le droit de faire ce qu’ils leur chantent. On devrait apprendre aux hommes que leurs avances ne sont pas constamment les bienvenues et que non veut réellement dire non.

Comme Margaret Atwood l’a si bien dit dans son roman à succès, « tout ce qui est réduit au silence clamera pour être entendu ».

A rape poem to end all rape poems, https://www.youtube.com/watch?v=0Wu7Ax78hXo

Crédit photo: ALLRIOT design collective

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.