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Vivre essoufflé

On vit vite. Ce qui, en soi, n’est pas toujours une mauvaise chose. Pourtant, comme souvent lorsqu’on dépasse la ligne de démesure, la vitesse semble davantage un ordre toléré qu’un mode de vie réellement choisi. C’est ce que Stéphane Laporte, un chroniqueur de La Presse, décrit comme étant « la dictature de l’instantanéité ».

Notre société a radicalement augmenté la cadence. Non seulement nos rythmes de vie se voient entraînés dans un marathon, mais les changements sociaux, la transmission de l’information et les innovations techniques aussi. En effet, selon la loi Moore, tous nos appareils évolueraient chaque 18 mois. Alors que nous vivons dans l’une des ères les plus stimulantes de l’histoire, une des plus curieuse contradiction se profile. Tandis que les progrès technologiques nous permettent d’effectuer les mêmes actions que nos ancêtres dans un délai plus court, nous nous retrouvons constamment débordés et en manque de temps. Comme l’écrit Déborah Corrèges dans un article issu d’un numéro du magazine Sciences Humaines, il serait probablement venu le temps de se pencher sur ce paradoxe, « non pas le temps d’un instant fugitif, mais (…) pendant une durée suffisamment déployée ».

Cet impératif et la gourmandise de l’homme de toucher à tout sont ancrés en nous depuis plusieurs dizaines d’années. Le phénomène date en fait du 19e siècle, où il se concrétise au cours de la révolution industrielle. Ce temps où les penseurs ne connaissaient aucune limite se caractérise par une multitude d’inventions qui nous servent encore aujourd’hui, telle l’automobile, et qui alimente notre vie à cent mille à l’heure. Pendant longtemps, cette façon de vivre était valorisée et synonyme de modernité. Avec l’arrivée d’Internet, le concept d’instantanéité a pris tout son sens. Le texto ne sait pas attendre, et l’actualité internationale n’est plus qu’à un simple clic. Par ailleurs, notre système capitaliste prône lui aussi une certaine vitesse. Son moteur principal étant l’argent, le capitalisme somme les ouvriers d’aller plus vite, de se dépêcher, d’augmenter la productivité. Et avec des années de pratique , les humains sont devenus bons à vivre à toute allure: on organise plannings, calendriers, échéanciers, délais, etc. pour augmenter la rentabilité. On pratique le multitasking, on tente d’optimiser le présent. On trouve des moyens pour courir à la même vitesse que le temps.

Cette accélération accrue provoque chez les humains un certain sentiment d’urgence qui n’habitait pas leur tête avant. À titre de preuve, selon les statistiques de santé et de bien-être du gouvernement du Québec, 11% de la population souffre de troubles anxieux. Ce trouble mental prend davantage d’expansion au fil des années, alors qu’il n’avait même pas sa place il y a 20 ans. Tout le monde vit un stress à grande échelle et c’est normal de se sentir dépassé: on vit à la vitesse de la lumière. De plus, la rapidité enracinée dans nos routines nous a rendu impatients. On se plaint du métro en retard, de notre ordinateur qui fait des siennes et prend du temps à ouvrir une page. Selon un sondage conduit par Compuware, seulement 20% des gens se disent prêts à attendre quatre secondes ou plus pour voir une application se lancer. Quatre secondes! Ce qui est d’autant plus intéressant est que le sondage a été réalisé auprès d’utilisateurs provenant des quatre coins du monde: Italie, Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Japon, Inde, etc. Ce qui veut dire qu’il n’y a pas que nous qui doit apprendre à ralentir: la course est universelle.

Le concept se transpose également dans nos relations humaines. Les amitiés et les amours fluctuent de plus en plus rapidement: on s’aime, on se laisse, on reste amis, on se querelle, on recommence. Selon les études de l’INSEE, près d’un mariage sur deux se termine par un divorce en France, au bout de seulement quatre ans. Le milieu du travail n’y échappe pas non plus: en effet, l’emploi à vie est en voie d’extinction. De plus en plus, les travailleurs pratiquent plusieurs métiers au cours de leur vie. Cette polyvalence amène avec elle un changement perpétuel des liens sociaux. Comme mentionnée plus haut, ces changements ne sont pas nécessairement une mauvaise chose, mais témoignent bel et bien de notre société qui vit pressée.

Mais cette précipitation constante, cette vie hors d’haleine, ça sert à quoi au final? À vivre davantage? À force de courir, on vit plus de choses, certes, mais les vit-on totalement? Michael Moore, un réalisateur américain, nous explique dans son documentaire L’invasion américaine qu’en Italie, les pauses réservées au dîner durent deux heures, permettant ainsi aux travailleurs de rentrer chez eux tous les jours pour manger avec leur famille. Bien sûr, la journée de travail se termine plus tard, mais leur pause est occupée à quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un lunch de trente minutes dans la salle des employés. De plus, les italiens profitent de huit semaines de congé par année, ce qui réduit considérablement leur niveau de stress, lequel a un impact direct sur leur santé. Effectivement, ils vivent en moyenne quatre ans de plus que les américains. Alors, qui a-t-il de si mal à ralentir? Certaines choses ne peuvent être précipitées: le temps restera toujours le meilleur docteur pour les blessures de l’âme. Pour citer une chanson de l’auteur-compositeur-interprète québécois Alexandre Poulin: « à courir comme des fous, on oublie d’être heureux / la vie passe devant nous et soudain on est vieux ». Ce serait bien d’arrêter de vivre avec le souffle court.

Crédit photo: Les temps modernes (Charlie Chaplin, 1936)